Les Clefs de Bagnole : Art, Essai, et toutes ces sortes de choses.

 

 

 

 

 

« Je ne veux parler que de cinéma, pourquoi parler d’autre chose ? Avec le cinéma, on parle de tout, on arrive à tout »  Jean-Luc Godard.

Parler du cinéma (et par extension passer à l’acte) permet-il de ne « rien raconter » ? C’est la question que semble se poser le vanneur atomique Laurent Baffie. Partir au cinoche comme on part à  l’aveuglette, en faire par pur masochisme, en sachant d’emblée ce à quoi conduit un tel défi filmique : la moquerie généralisée, la consternation du public, et le flop retentissant à l’arrivée. Baseline suicidaire et tellement significative (n’y  allez pas, c’est une merde !), casting totalement improbable (Daniel Russo et tout le chobizenesse du cinéma français), enjeux cités texto et répétés à l’envie (même la fin !), créateur/scénariste omniprésent à l’écran, c’est dire s’il y a mieux comme « premier film rigolo et expérimental d’auteur ». A priori, il est encore question d’un gag d’ado attardé transformé en long-métrage, d’un caprice ayant pour seul objectif le vide.

 

 

 

 

 

Mais s’agit-il finalement, derrière le cynisme facile du comique, de ne « rien raconter » ? Baffie serait le premier à s’en vanter, cet as de la dérision et de la pique humoristique-éclair (« j’ai bossé comme un porc pour rater mon film », blague-il). Et pourtant…là est toute l’astuce. Vous suivez ? Partir de la plus saugrenue des blagues potaches (mon film, c’est l’histoire d’un mec qui perd ses clés de bagnole, il les retrouve à la fin, entre temps, il se passe des trucs) pour parler de tout le cinéma par le biais d’un délire aussi didactique que poilant. La voilà, l’idée.

 

 

 

 

Le caprice n’existe pas. Le projet est réellement risqué, laborieux au sens propre du terme (six mois de montage et pas une thune) et tout ce que le spectateur prend pour une grosse vanne complice n’est que la vérité vraie : oui, Baffie va se confronter à ce qu’il raille dans son propre film, à savoir l’échec total d’un tel ovni en salles…ce « film de merde » qui ne « raconte rien », va recevoir comme unanime réaction un profond scepticisme. Scepticisme fort compréhensible, en toute objectivité : il n’est pas si difficile de voir dans le film de Baffie un gros truc plein d’humour beauf et de prétentions mal illustrées. C’est là le souci apparent de tous ces films d’hommes du petit écran qui se rêvent metteurs en scènes « de films de cinéma » du jour au lendemain.

Baer prolonge ses facéties absurdos-déconnantes avec La Bostella et Michel Muller concrétise un univers trash et plein d’humour noir avec le foutraque La Vie De Michel Muller Est Plus Belle Que La Votre. Or, Les Clefs de Bagnole, c’est « du cinéma qui parle de cinéma » pourrait-on affirmer, et pas seulement du pluri-référentiel,  de la dérision facile qui se regarde dérisionner, du Bigard en banquier ou encore tout plein d’informations zoologiques. Du cinéma qui fait tout pour plaire au spectateur : animaux, 3D, scène de braquage (même si « à l’amiable »), humour drôle, parcours initiatique plein de philosophie, séquence nostalgique en noir et blanc, une histoire d’amour, des vieux, bref, il faut de tout pour faire un bon film, ou plutôt une mauvaise histoire qui traite du comment et du pourquoi d’une bonne histoire. Les reproches qu’a reçut Truffaut à la sortie de La Nuit Américaine (cité dans le film de Baffie) tenaient d’un pointillisme assez absurde : les « connaisseurs » ne veulent pas d’un film traitant d’un tournage mais restant un pur film de cinéma, donc irréaliste et pas forcément documentaire. A ce titre, certains diraient que Baffie ne dresse qu’un portrait grossier d’un milieu comme d’un art…Or, tout est là !

 

 

 

 

Les producteurs frileux, la recette pour faire un film à succès destiné autant aux adultes qu’aux enfants (un chien qui parle, en pâte à modeler !), l’acteur « has been » (Daniel Russo), et toutes les techniques, les « codes » cinématographiques traitées avec un je-m’en-foutisme génial : l’ellipse qui empêche à Daniel de tirer son coup, le flash-back utilisé pour une scène vulgos, le faux-raccord assumé comme tel, les astuces scénaristiques les plus minables pour faire progresser l’action, le plan-séquence qui fait mal, l’explosion du quatrième mur (regarder la caméra), la moquerie de l’illusion cinétique (à quoi bon faire semblant de conduire sur fond bleu ?)…

Derrière tout ce jeu (car il ne s’agit que de ça, jouer avec toutes les connaissances du spectateur) demeure une vraie intention »auteuriste »: redonner tout son sens au terme de « film d’ART et d’ESSAI ». De l’art, il y en a plein (une chronique de L’ouvreuse (1) lie le film au Last Action Hero de McTiernan, autre objet de cinéma divertissant qui ne parle que de cinéma, en testant le savoir du public) et de l’essai, il ne s’agit que de cela en vérité. Tester tous les types « de cinéma » qui marchent d’un côté de la rive comme de l’autre (des clones à la Jean-Marie Poiré pour plaire au public, du black and white « artistique » et du Scope pour plaire à la critique) pour ensuite assumer ironiquement un tel fiasco (tous les bons ingrédients sont là, ce qui n’empêche pas le film, populaire en diable, de faire un bide) jusqu’à rappeler la sincérité totale d’un tel acte kamikaze.

 

 

 

 

A ce titre, il suffit de voir cette séquence de cauchemars où nos deux losers principaux se confrontent à l’inimaginable: le ringard Daniel Russo pète un câble durant la cérémonie du Festival de Cannes en se voyant offrir la « Palme D’Or du plus mauvais choix artistique », tandis que le Laurent Baffie vicelard des années 80 vanne le Baffie actuel sur le dérisoire de ce premier film affligeant. Un peu comme quand le grand Jack Slater croise le vrai Schwarzy, un interprète ridicule bien loin de l’éclat fantasmagorique du grand écran…Derrière la toile, la lose.

 

 

 

 

 

Et derrière « la honte » dans le film, l’échec, injuste, du travail expérimental d’un « bouffon du PAF » tenant son concept d’un bout à l’autre, c’est à dire: l’important, dans un film, ce n’est ni son début ni sa fin, mais tout ce qu’il y a entre ces deux extrémités. Pour finir sur du cinéma et rien que du cinéma, laissons donc la parole au sieur Edouard Baer:

 » Nan, mais j’respecte ton truc là: « pouet pouet à la télé »… ouais ouais ouais, moi j’déconne, « pouet cul », c’est très bien j’trouve ça marrant, j’suis l’premier à rire à ça. Mais l’cinéma c’est autre chose. C’est Carné, c’est Renoir, c’est les Frères Lumière tu vois ? C’est la Ciotat, tu vois ? C’est l’arrivé du train à la Ciotat. C’est la sortie des ouvriers, là c’est du travail, ça c’est l’histoire, c’est l’histoire de l’humanité. Et c’est pas un p’tit con, que j’respecte, qui est formidable, et qui va « hey moi aussi la télé, nan nan j’veux faire du cinéma ». Là, là va t’faire enculer. D’une certaine façon, métaphoriquement… parce que bon …  »

Clément Arbrun

(1) http://louvreuse.net/Analyse/les-clefs-de-bagnole.html

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