Influence Starfix

« Comme il y a des moments dans la vie d’un cinéphile où la vision de certains films modifie à jamais sa perception du septième art et intensifie son rapport à lui, je crois que Starfix, peut être plus que n’importe quel film, m’a poussé vers cet amour du cinéma. Dans quel autre journal pouvait-on à la fois s’extasier sur Bruce Lee et sur Thérèse ? Quelle autre revue pouvait défendre William Friedklin d’un côté, et Alain Resnais de l’autre ?… »

-Nicolas Rioult-

Il y a quelque temps est ressorti, dans une nouvelle édition, un fanzine particulier. Pour ce numéro de son zine Phantom, Nicolas Rioult avait décidé de consacrer une bonne poignée de pages à un nom fédérateur de la presse-cinéma française : Starfix. L’occasion de revenir sur l’influence de ce concept certain de la cinéphagie.

Un blaze qui sonne film de science-fiction iconique (Star Wars, évidemment), évolutions technologiques (les FX) et addiction (des passionnés pour qui le cinoche est comme un « fix »). Un cinéma, celui des années quatre-vingt.

Mais plus que l’époque qu’il représente (celle de tous les excès), ce qui ressort le plus clairement du magazine, c’est cette idée critique littéralement intemporelle, érigée en mot d’ordre et en code d’honneur.

Il s’agit dès le début de manger à tous les râteliers, d’éclairer non pas un seul cinéma (de genre, comme à Mad) mais un grand cinéma compilant tous les genres, un art qui peut être aussi bien celui d’un Verneuil que d’un Friedklin.

Peu importe le temps qui y est représenté (celui de l’ère Stallone/Spielby) tant que vit la plume, une plume chantant les divergences de points de vue par l’éclectisme enrichissant. Certains pourraient placer cet argument stupide : Gans et sa bande ont su non pas « bien parler » mais « parler au bon moment » (bien tomber en somme), c’est à dire à une période riche en révélations (Romero, Argento, Carpenter, McTiernan, Spielberg, Zemeckis, George Miller, Sam Raimi, Joe Dante et tant d’autres). Une absurdité tant il est évident que le souffle Starfix semble encore aussi jeune et vivifiant malgré les années passées.

De l’âge où l’on créé ses premiers films ou fanzines, les membres de la « starforce » ont décidé de bâtir entre potes quelque chose de nouveau, de dynamique, de pluriel. Un groupe d’amis qui ont tous entre dix-huit et vingt-trois ans, veulent, évidemment, faire bouger les choses, remuer les esprits (critiques), manger et parler cinéma. Avec la fougue, parfois la pose, et l’insouciance ultra-enthousiaste de la jeunesse.

Du coup, Mulcahy y est défendu à tort et à travers, presque comme un prophète. Zulawski y est vénéré. Chaque rédacteur se détache par une signature reconnaissable. Le goût de la théorie de Christophe Gans. Les sentences dithyrambiques de Boukrief. L’astuce du bon mot de François Cognard.  La discrétion élégante d’Hélène Merrick. Le ton plus posé de Frédéric-Albert Lévy, le « vieux » de la bande, ainsi qu’il aime être appelé. FAL est le prof au sein d’étudiants qui passent de Jean Girault à Gilles Béhat.

Starfix est vendu comme un « journal neuf », « riche et dynamique », au « nouvel état d’esprit », où « le monde de l’image rejoint celui de l’imagination », c’est « l’avènement d’une époque » par l’absorption incroyable de « toutes les facettes de l’univers cinématographique ». Cinéma, cinémas.

Peu à peu, au-delà des couvs parfois suicidaires (Stayin Alive !), enflammées (Beinex, Razorback, Highlander), dans l’aire du temps (Sophie Marceau et Lambert), se créé une pure symbiose de tous ces talents défendant par véritable militantisme une définition précise du septième art. Un mélange entre le militantisme (tout est politique, même le cinéma) le ressenti et la théorie : et, en somme, c’est cela, la critique cinéma, et rien d’autre. Une histoire de points de vues.

Le cinéma à défendre, c’est celui du mouvement, et non le truc sclérosé sans flamme ni braise.  A l’époque, Le Vol Du Sphinx, symbole d’un cinéma national moisi, est frontalement attaqué, et Lelouch, autre mouton noir, est lapidé. Le cinéma de papa, d’accord, mais le cinéma de papy, pas question !

Cela vous rappelle certainement quelque chose. Inconsciemment, par l’organisation d’une troupe d’inséparables bouffeurs de pelloches alignant séries B, auteurisme et blockbusters, par un défi systématique qui semble être celui du « un film = une idée = un papier », par tous ces débats, Gans et co furent les héritiers de la première génération Cahiers Du Cinéma, la team Truffaut, Godard, Rohmer… il y a chez Gans comme chez Truffaut cette affection pour la phrase qui retourne son lecteur comme un crêpe, lui conçoit des pistes, des ouvertures possibles, des propositions (comme aujourd’hui le font Yannick Dahan ou Rafik Djoumi).

Le réalisateur de La Nuit Américaine prouvait par A+B que tout mauvais film est un film réussi. Celui du Pacte Des Loups explique pourquoi Une Créature de Rêve, tout en étant un mauvais John Hugues, a des raisons thématiques à son échec (le film reflèterait l’idée de la jeunesse que se fait une société). Il est pareillement intéressant de le lire à propos de Body Double, pointant du doigt un cynisme qui détruit tout plaisir spectatoriel, une sorte de caricature trop radicale qui accoucherait d’un film « malsain ».

Au-delà de la qualité des textes, Starfix c’est l’influence, c’est l’idéal de la critique cinéma, la bonne façon de traiter de l’art, avec autant de panache que de réflexion, de recherche que de prose : dans un exemplaire de Starfix, tout semble fourmiller d’idées de cinéma. Se centrer sur un genre en particulier, c’est agir comme celui qui se cache déjà les yeux, raille les vieux de la presse mais n’en est pas moins aveugle en somme (ou veut l’être). Or, le mag co-fondé par Doug Headline a cette tendance à étaler sur la table une multitude d’ingrédients proposant l’éclectisme et donc l’ouverture des esprits endormis. De Cronenberg à Kubrick, de Chuck Norris à Jarmusch ! Même Boukrief le dit « c’était presque politique ».

Incontestablement, cela l’était !

Derrière la politique, Rioult semble presque parler de « foi ». Selon lui, et cela est terriblement juste, les starfixiens ressentaient une « croyance dans le cinéma ». Et c’est bien sûr pour cela qu’au fil des numéros, comme l’indique le metteur en scène du Convoyeur, « chacun remplissait le journal avec sa passion ». Foi, croyance, passion…

 Starfix, encore aujourd’hui, à l’heure où, malgré les titres encore restants (Positif, Les Cahiers) tout se passe sur la toile, ou les sites ont pris le pas sur les fanzines (mais la philosophie est la même), continue de faire rêver. De donner envie.

L’envie de défendre le rôle de la critique, de vivre cinéma, d’être starfixien dans son esprit, tout simplement.

Pas si éloigné que cela de Biette ou de Daney, il y a une galaxie influente, qui ne cesse de donner de l’espoir aux jeunes scribouillards : l’espace Starfix.

Clément ARBRUN

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Au pays du sang et du miel de Angelina Jolie

La guerre en Bosnie sévit entre 1992 et 1995. C’est une guerre particulièrement longue et meurtrière face à laquelle les troupes envoyées par l’OTAN sont inutiles et muettes (droit d’ingérence oblige). À tel point que le 21 juillet 1995 – alors que le massacre est à son paroxysme – les Casques bleus démissionnent ; laissant ainsi Srebrenica aux mains du général bosno serbe, Ratko Mladic – arrêté le 26 mai 2011. Cinq mois après la démission de l’armée internationale, le 14 décembre 1995, a lieu la signature des accords de Dayton qui entérinent une partition ethnique de la Bosnie-Herzégovine. Ces accords marquent également la fin de la guerre

C’est sur ce sujet épineux que la créature über hollywoodienne, Angelina Jolie, a choisi de réaliser son premier film. Autant dire que la stupéfaction ne fut pas des moindres.

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C’est, je dois l’avouer, non sans a priori, que je me suis rendue au cinéma, Au pays du sang et du miel. Mea culpa. J’ai passé deux heures à m’enfoncer toujours davantage dans mon siège, à mesure que les coups de feu retentissaient. Il est probable que ma réaction paraisse naïve, mais peu importe à vrai dire, car les faits abordés dépassent indiscutablement mes futiles considérations. Allez, je l’avoue : c’est un pari réussi. À la fois par son propos – j’insiste – et par sa forme. Entendons-nous, à l’adresse des mauvaises langues qui haranguent et dénoncent  les moyens financiers à la disposition de la réalisatrice : l’importance desdits moyens déployés est utilisée à bon escient et n’a pas à être prise en considération, au vu de la performance. La forme, donc, est assez subtile.

Que l’on s’entende une fois encore : mon avis ne relève pas de la critique dithyrambique. Certes, ce film ne mérite pas d’être porté au rang de chef-d’œuvre ; il n’en demeure pas moins  cependant le moyen réussi d’une prise de conscience : l’atrocité perdure et l’emploi des termes « génocide » et « crime contre l’humanité » ne sont pas que des caractères imprimés dans les manuels d’histoire. C’est d’ailleurs grâce au contexte historique que le film prend sens et intérêt ; davantage que dans l’histoire d’amour. Le goût du miel est bien fade quand il côtoie le sang qui coule.

On n’entre guère dans le pathos ou dans la romance à outrance. Au contraire, la violence des sentiments éprouvés par les personnages et les clivages, qui les distinguent, sont éprouvants et terribles. Que ce soit le soldat qui jubile à chaque homme qu’il abat, la mère qui porte son enfant mort pour l’enterrer…

Et si l’on se focalise sur les deux protagonistes – Ajla une jeune femme bosniaque et Danijel un soldat serbe ; interprétés par Zana Marjanović et Goran Kostić – on s’éprend de l’aversion passionnée qu’ils éprouvent l’un pour l’autre. Subtilité aussi de par la construction du personnage de la femme. Elle est peintre ; symboliquement touchée par une certaine transcendance. L’image du peintre qui fait voir aux autres hommes une réalité invisible pour la plupart d’entre nous. Une façon de mettre en abîme le paradigme historique. Elle peint, d’abord sur les murs d’un camp, alors qu’elle est au comble du désespoir ; puis elle devient le peintre de son amant tortionnaire. Vaille que vaille, elle continue de peindre. Cet acte est un cri de courage. Bien qu’elle soit humiliée, que son peuple soit tué ; elle respire toujours et peint, encore et encore.

C’est d’ailleurs sur cette tonalité artistique que le film devrait s’achever : l’image du corps inerte d’Ajla, dont le sang s’échappe du crâne. « Tache rouge sur fond blanc » ; une tache éternelle sur les murs au combien fissurés de l’Histoire, Au pays du sang et du miel.

Anouk Monte di Marcello

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Cloclo : Une dizaine de tubes pour une certaine Idée du Cinéma.

« Ces mots là, et un peu de musique… »

« C’est la même chanson» ? Pas tout à fait. Avec ce biopic, Florent-Emilio Siri confirme son attachement à deux héritages qui scellent son cinéma « à lui », deux modes de pensée, soit le classicisme français d’antan et l’efficacité américaine.. Une tradition cinématographique française de « techniciens » surdoués, raillés par les grands noms de La Nouvelle Vague, une époque où régnait encore le Scope, les travellings porteurs de sens, une technique bientôt définie comme « américaine » ( !), et de l’Amérique, justement, Siri semble encore avoir des modèles significatifs (alors que selon l’auteur, il n’y a plus aucun parangon, aucun grand du cinéma frenchie : « ils sont tous morts ») tel Scorsese auquel Siri est souvent comparé ces derniers temps…

Le Scorsese de Raging Bull (histoire d’un enfoiré compulsif), mais aussi celui de Casino (film décadent et rapide), le cinéaste qui assène son public jovial de plans-séquences fiévreux, de musicalité littéralement électrisée, sublimée à même l’écran par le biais d’un sound-design impressionnant de perfection, le metteur en scène qui peint toute une époque, comme le fait ici le français…dans une même logique de sincérité, puisque depuis le début Siri semble ne cesser de souligner l’importance de la forme pour tout projet « de Cinéma », en un mot, Siri sait désormais qu’il a retenu les leçons, celles de l’apprentissage du septième art, et ne demande qu’à étaler les fulgurances permises par le biais de ce sacré Langage Cinématographique qu’il est digne de défendre.

Et, après l’actionner, la pétarade en tout genre, il ne restait en fait plus qu’un défi (car c’en est un) pour l’artisan, afin de concrétiser ce qu’il a sut tirer de toutes ses « expériences » : s’essayer au musical, l’un des genres les plus cinégéniques qui soient ! Qui plus est, faire de la vie d’une icône des soirées Direct 8 un vrai moment de pathétisme, d’énergie, de prestige et de brio cinématographique, tel que le serait un biopic de Tony Bennet par Eastwood, n’était pas un pari des plus aisés… comme le dit Jérémie Rénier dans le teaser : « moi, je suis cinglé ?! »…Cette folie n’est pas tant de l’audace révolutionnaire que de la sincérité pure, de l’authenticité en fait, avec un A majuscule, le mot d’ordre étant  « je crois en l’intérêt de cet homme, et je vais le dépeindre tel qu’il est, comme l’acteur d’un film » : l’homme d’une époque, chopant à tour de bras le succès d’un temps et les filles les plus sexys d’un monde fastueux, sombrant dans une prétention dingue, devenant une « poupée de cire » ou plutôt un mannequin érigé en tant qu’entité divine.

Scènes « à la Siri » toujours autant maîtresses d’une maîtrise technique pas tant frimeuse que généreuse (montrer un étalage quasi-décadent de richesses lors de cette scène de fête par le biais d’un plan-séquence étourdissant…n’est-ce pas là Les Affranchis ?), ambition de peindre le paysage musical national durant plus de vingt ans (du succès de Johnny à la fièvre disco), vœu complètement authentique de magnifier les morceaux musicaux dans une même logique de plaisir spectatoriel (autant les tubes de Cloclo que la voix de Sinatra, le punch d’un Hallyday rockabilly, l’énergie dingue d’un Ottis Reading), Cloclo est en soit un spécimen de générosité qui pulse. La musique est tellement éclatante qu’elle finit par faire de Cloclo une rock-star plus qu’un chanteur de variété, un enfoiré perfectionniste plein de jalousie plus qu’un fantasme à grands-mères.

Là où le bas blesse c’est quand cette sorte de militantisme (de la sacralisation de la forme comme vecteur de sens, pas comme préciosité de palmienne mais comme idée d’un cinéma esthétique efficace) se heurte à une linéarité un peu maladroite : si la seconde partie de l’œuvre, ultra-sensitive, enchaînement et déchaînement de succès et de succès, rappelle au public l’importance d’un personnage comme celui du père (l’émouvante scène de songe où le père décédé écoute Sinatra chanter My Way), cela souligne aussi l’académisme un peu tâche d’une première partie dont les tenants se trouvent être bien mieux résumés par une conclusion symbolique (l’enfant qui n’a jamais vraiment quitté son pays natal), quand bien même Siri exploite bien mieux les obsessions et pulsions du chanteur quand il fait dans l’irréel, l’extravagant derrière le didactisme (Cloclo qui vire ses associés tout en chantant sur scène, la scène de rêve citée plus haut, la frénésie en public consacrant le chanteur en vrai star couverte de paillettes…). Quelques faiblesses scénaristiques qui n’empêchent pas à Siri de dynamiser cette tiédeur par une énergie terrible  caractéristique à cette bête de spectacle (aux groupies omniprésentes et à la danse frénétique) et par un manque (quand il faut) de grossièreté (la mort pudique comme tout du chanteur, étonnante par sa brièveté anti tire-larmes).

Dans une même logique réfléchie d’entertainment ludique, chaque morceau est parfaitement introduit puisqu’il fait toujours référence à l’état d’esprit du personnage-titre à tel moment, un pur perso de cinéma, mi-ridicule mi-fantasque (un perso qui semble même découvrir son aspect dérisoire, après sa non-rencontre avec Sinatra !), un personnage, qui en fait, est représenté (et représente !) l’aspect le plus réussi du film : cette fureur constante. La fureur est cinématographique, la fureur est dans le film, à l’image de cet autre plan-séquence très significatif où Claude François ouvre la porte de sa chambrée (observant le mur de son immeuble, couvert de mots d’amour), se recoiffe et installe ses lunettes de soleil dans l’ascenseur (peaufinant son costume de semi-dieu), sort enfin de chez lui dans un même élan de prétention absolue, courant vers sa voiture (contrairement « aux gens normaux ») et profitant des généreux baisers de dizaines de groupies se collant à sa luxueuse automobile…

En se concentrant sur la “chute dans l’apogée” (le héros meurt dans le succès mais est de plus en plus incontrôlable, impulsif) du rôle-titre, en s’intéressant bien plus à son statut de personnage pêchu et antipathique (Jack La Motta !) de cinéma qu’à une quelconque tentative de  piège attrape-couillons nostalgiques (Cloclo n’est jamais sacralisé ou montré comme le génie artistique qu’il n’est pas !), Siri livre un objet de cinéma imparfait mais tout du moins respectueux et intègre, une tentative formellement épuisante (dans le bon sens du terme), exaltante dans sa musicalité (même la musicalité d’un montage tonique), une tentative de redonner au public le goût d’un cinéma plus puissant, vif, vivifiant, entre ombres et lumières. And this is… my… way…

 Clément Arbrun

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Les Clefs de Bagnole : Art, Essai, et toutes ces sortes de choses.

 

 

 

 

 

« Je ne veux parler que de cinéma, pourquoi parler d’autre chose ? Avec le cinéma, on parle de tout, on arrive à tout »  Jean-Luc Godard.

Parler du cinéma (et par extension passer à l’acte) permet-il de ne « rien raconter » ? C’est la question que semble se poser le vanneur atomique Laurent Baffie. Partir au cinoche comme on part à  l’aveuglette, en faire par pur masochisme, en sachant d’emblée ce à quoi conduit un tel défi filmique : la moquerie généralisée, la consternation du public, et le flop retentissant à l’arrivée. Baseline suicidaire et tellement significative (n’y  allez pas, c’est une merde !), casting totalement improbable (Daniel Russo et tout le chobizenesse du cinéma français), enjeux cités texto et répétés à l’envie (même la fin !), créateur/scénariste omniprésent à l’écran, c’est dire s’il y a mieux comme « premier film rigolo et expérimental d’auteur ». A priori, il est encore question d’un gag d’ado attardé transformé en long-métrage, d’un caprice ayant pour seul objectif le vide.

 

 

 

 

 

Mais s’agit-il finalement, derrière le cynisme facile du comique, de ne « rien raconter » ? Baffie serait le premier à s’en vanter, cet as de la dérision et de la pique humoristique-éclair (« j’ai bossé comme un porc pour rater mon film », blague-il). Et pourtant…là est toute l’astuce. Vous suivez ? Partir de la plus saugrenue des blagues potaches (mon film, c’est l’histoire d’un mec qui perd ses clés de bagnole, il les retrouve à la fin, entre temps, il se passe des trucs) pour parler de tout le cinéma par le biais d’un délire aussi didactique que poilant. La voilà, l’idée.

 

 

 

 

Le caprice n’existe pas. Le projet est réellement risqué, laborieux au sens propre du terme (six mois de montage et pas une thune) et tout ce que le spectateur prend pour une grosse vanne complice n’est que la vérité vraie : oui, Baffie va se confronter à ce qu’il raille dans son propre film, à savoir l’échec total d’un tel ovni en salles…ce « film de merde » qui ne « raconte rien », va recevoir comme unanime réaction un profond scepticisme. Scepticisme fort compréhensible, en toute objectivité : il n’est pas si difficile de voir dans le film de Baffie un gros truc plein d’humour beauf et de prétentions mal illustrées. C’est là le souci apparent de tous ces films d’hommes du petit écran qui se rêvent metteurs en scènes « de films de cinéma » du jour au lendemain.

Baer prolonge ses facéties absurdos-déconnantes avec La Bostella et Michel Muller concrétise un univers trash et plein d’humour noir avec le foutraque La Vie De Michel Muller Est Plus Belle Que La Votre. Or, Les Clefs de Bagnole, c’est « du cinéma qui parle de cinéma » pourrait-on affirmer, et pas seulement du pluri-référentiel,  de la dérision facile qui se regarde dérisionner, du Bigard en banquier ou encore tout plein d’informations zoologiques. Du cinéma qui fait tout pour plaire au spectateur : animaux, 3D, scène de braquage (même si « à l’amiable »), humour drôle, parcours initiatique plein de philosophie, séquence nostalgique en noir et blanc, une histoire d’amour, des vieux, bref, il faut de tout pour faire un bon film, ou plutôt une mauvaise histoire qui traite du comment et du pourquoi d’une bonne histoire. Les reproches qu’a reçut Truffaut à la sortie de La Nuit Américaine (cité dans le film de Baffie) tenaient d’un pointillisme assez absurde : les « connaisseurs » ne veulent pas d’un film traitant d’un tournage mais restant un pur film de cinéma, donc irréaliste et pas forcément documentaire. A ce titre, certains diraient que Baffie ne dresse qu’un portrait grossier d’un milieu comme d’un art…Or, tout est là !

 

 

 

 

Les producteurs frileux, la recette pour faire un film à succès destiné autant aux adultes qu’aux enfants (un chien qui parle, en pâte à modeler !), l’acteur « has been » (Daniel Russo), et toutes les techniques, les « codes » cinématographiques traitées avec un je-m’en-foutisme génial : l’ellipse qui empêche à Daniel de tirer son coup, le flash-back utilisé pour une scène vulgos, le faux-raccord assumé comme tel, les astuces scénaristiques les plus minables pour faire progresser l’action, le plan-séquence qui fait mal, l’explosion du quatrième mur (regarder la caméra), la moquerie de l’illusion cinétique (à quoi bon faire semblant de conduire sur fond bleu ?)…

Derrière tout ce jeu (car il ne s’agit que de ça, jouer avec toutes les connaissances du spectateur) demeure une vraie intention”auteuriste”: redonner tout son sens au terme de “film d’ART et d’ESSAI”. De l’art, il y en a plein (une chronique de L’ouvreuse (1) lie le film au Last Action Hero de McTiernan, autre objet de cinéma divertissant qui ne parle que de cinéma, en testant le savoir du public) et de l’essai, il ne s’agit que de cela en vérité. Tester tous les types “de cinéma” qui marchent d’un côté de la rive comme de l’autre (des clones à la Jean-Marie Poiré pour plaire au public, du black and white “artistique” et du Scope pour plaire à la critique) pour ensuite assumer ironiquement un tel fiasco (tous les bons ingrédients sont là, ce qui n’empêche pas le film, populaire en diable, de faire un bide) jusqu’à rappeler la sincérité totale d’un tel acte kamikaze.

 

 

 

 

A ce titre, il suffit de voir cette séquence de cauchemars où nos deux losers principaux se confrontent à l’inimaginable: le ringard Daniel Russo pète un câble durant la cérémonie du Festival de Cannes en se voyant offrir la “Palme D’Or du plus mauvais choix artistique”, tandis que le Laurent Baffie vicelard des années 80 vanne le Baffie actuel sur le dérisoire de ce premier film affligeant. Un peu comme quand le grand Jack Slater croise le vrai Schwarzy, un interprète ridicule bien loin de l’éclat fantasmagorique du grand écran…Derrière la toile, la lose.

 

 

 

 

 

Et derrière “la honte” dans le film, l’échec, injuste, du travail expérimental d’un “bouffon du PAF” tenant son concept d’un bout à l’autre, c’est à dire: l’important, dans un film, ce n’est ni son début ni sa fin, mais tout ce qu’il y a entre ces deux extrémités. Pour finir sur du cinéma et rien que du cinéma, laissons donc la parole au sieur Edouard Baer:

Nan, mais j’respecte ton truc là: “pouet pouet à la télé”… ouais ouais ouais, moi j’déconne, “pouet cul”, c’est très bien j’trouve ça marrant, j’suis l’premier à rire à ça. Mais l’cinéma c’est autre chose. C’est Carné, c’est Renoir, c’est les Frères Lumière tu vois ? C’est la Ciotat, tu vois ? C’est l’arrivé du train à la Ciotat. C’est la sortie des ouvriers, là c’est du travail, ça c’est l’histoire, c’est l’histoire de l’humanité. Et c’est pas un p’tit con, que j’respecte, qui est formidable, et qui va « hey moi aussi la télé, nan nan j’veux faire du cinéma ». Là, là va t’faire enculer. D’une certaine façon, métaphoriquement… parce que bon …

Clément Arbrun

(1) http://louvreuse.net/Analyse/les-clefs-de-bagnole.html

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Festival Nantais du Cinéma Espagnol 2012 : [La Chispa de la Vida].

Un sublime générique d’ouverture en forme de note d’intention (les traumatismes culturels fusionnant avec les traumas de l’Histoire), une scène finale résumant toute l’œuvre de son auteur avec pertinence (le « rire du désespoir »), un devoir de mémoire cinétique à faire pâlir le Quentin Tarantino d’Inglourious Basterds : Balada Triste de Trompeta (2011), énorme défi artistique, était bien tout cela à la fois. Un pari dingue engagé par un De La Iglesia seul dans la barque, jouant le tout pour le tout, livrant une furieuse symbiose de fesses, de délires, de pathétisme, de sang, d’Histoire absurde avec la folie qui lui est propre, l’exubérance, le radicalisme et le rythme qui va avec. Comment surpasser ce coup de force ? Là ne semble pas être l’objectif du maestro, qui, comme d’habitude, s’en tient à son précieux but : rester, coûte que coûte, intègre en tout point à soi-même (qualité qu’il partage avec un autre grand metteur en scène espagnol : Guillermo Del Toro, autre adepte du bourrinage généreux autant que de la tragédie traumatique). Tout comme Crimes à Oxford, petit plaisir pour amateurs de Stephen Moffat (bah oui !) est aussi intègre que 800 Balles, La Chispa de la Vida est aussi intègre que le très personnel Balada Triste

Alex De La Iglesia assume enfin son statut d’héritier cinéphage qu’il est et cite explicitement le maître de l’humour noir , la référence dans le genre, le grand Billy Wilder, et plus particulièrement son film Le Gouffre aux Chimères (dans la même philosophie, la nostalgie de 800 Balles pouvait être liée à celle de Sunset Boulevard). Le Gouffre aux Chimères, classique parodié dans un épisode des Simpson (il fallait le dire), contait l’histoire d’un journaliste en mal de scoops sensationnels, qui croit voir un jour survenir son « jour de chance » (titre français de La Chispa de La Vida) et son reportage du siècle, en la personne d’un homme bloqué dans une crevasse de montagne. Une seule manière de faire durer ce succès médiatique éphémère : repousser le plus longtemps possible le sauvetage du quidam. Sorte de remake plus ou moins explicite dudit film, « Le Peps de La Vie » nous met, cette fois, dans les basques du quidam bloqué en question ! Et le journaliste du Wilder de prendre l’apparence d’un faux-jeton manipulateur devenu agent en deux secondes, cherchant à manipuler notre pauvre héros paralysé suite à des circonstances peu communes.

Ledit personnage,  un chômeur triste prénommé Roberto, jadis ignoré et se considérant comme un vrai moins-que-rien, croit alors avoir la fortune à portée de main : il suffit de jouer le jeu et de participer à la foire médiatique pour avoir l’opportunité de goûter, un jour, à cette étincelle de la vie. Car, et c’est le constat inacceptable qui est mis en avant par un De La Iglesia toujours aussi amer et conscient de l’histoire et donc de l’actualité :  le fric, c’est la vie. Plus notre gus se trouve être dans une situation sans espoir de délivrance, plus il pense à « la thune », à l’avenir pécuniaire, réagissant à toute cette philosophie moderne privilégiant le chiffre à l’humain. C’est là le premier intérêt que peut porter De La Iglesia à un tel concept : dépeindre la crise économique actuelle, la pauvre situation sociale de plus en plus déprimante, les temps qui changent. Ainsi un ancien hôtel pour amoureux se trouve être remplacé par un musée encore en construction, cette modification amenant l’accident du personnage, dans une logique de « c’était mieux avant » déjà présente, plus explicitement, dans un film tel que 800 Balles. Quadra n’ayant comme seule richesse que l’amour inestimable de sa femme plus qu’aimante (une surprenante Salma Hayek), Roberto croit recevoir en un instant, face aux centaines de photographes et reporters, toute l’estime qu’il n’a jamais eut, dans une époque qui le dépasse totalement (une époque où les cadres jouent sans cesse à la Wii !). Bref, on comprend ce qui a pu plaire à De La Iglesia dans le scénario de Randy Feldman (Tango et Cash ?!) : l’occasion de traiter autant de la crise économique et morale comme du cirque médiatique, génial concept visuel en diable.

Le premier sujet est le moins bien traité, puisque De La Iglesia semble verser dans la pure et grosse satire sociétale, à coups saccageurs de riche businessman logeant quinze poules à moitié nues dans sa vaste demeure, de rapace journaliste, de médecins incapables, de maire sans scrupule…un effet too much qui se perçoit principalement dans les dialogues traitant de la misère, des répliques pouvant faire mouche grâce aux jeux d’interprètes bien dirigés, mais finalement assez peu acides et subtils (à l’image de cette scène où Roberto, en période pétage de plombs, écoute Highway To Hell à fond dans sa voiture). Le plus rassurant étant que la qualité discutable du scénario (que peut-on, sans mauvaise foi aucune, espérer du gratte-papier qui accoucha du Flic de San Francisco ?) est transcendée par le professionnalisme de son auteur. C’est la raison pour laquelle De La Iglesia parvient à donner vie au deuxième thème de cette bonne petite comédie noire, à savoir l’omniprésence médiatique, et ce par des procédés franchement théâtraux et donc réjouissants., en omettant pas le devoir qu’il doit à mister Wilder, avec une vraie créativité et un sens du ludisme. Le spectacle de l’opportunisme et de la fourmilière des médias est mise sous la forme…d’un spectacle, tout simplement ! Quoi de plus pertinent ? De cette manière, De La Iglesia privilégie face à l’exercice du huit-clos un rythme efficace en alternant intelligemment les interventions de personnages antinomiques, tel cette scène parmi tant d’autres où la douce épouse est succédée par le serpent-agent commercial.

Une structure qui permet l’enchaînement sans répit de gags, de coups bas et autres moments d’émotion. Car l’émotion est bien là, ainsi que l’annonce le director humaniste et rigolard en guise de présentation : « Le mauvais gars rira des malheurs, le bon gars va pleurer à la fin. » Le but indéniable, comme toujours chez De La Iglesia est d’assurer ces deux réactions, de mêler l’humour irrésistible au  malheur, la tristeza à la poilade. Les bons sentiments, rendus sur écran avec une sincérité touchante, se consacrent dans la personne de la femme fidèle, atout premier degré d’un film pour le moins très éloigné du trash d’Accion Mutante ! Car, jusqu’à son dénouement, La Chispa de la Vida n’est rien d’autre en fait qu’un témoignage d’une ère où préférer l’amour et la dignité à l’argent est signe de résistance. Un discours qui serait tellement simpliste si ce n’était pas le bougre De La Iglesia qui en était à la barre…

Si ce dernier bébé du réalisateur de Mes Chers Voisins risque, comme Millénium ou J Edgar, de décevoir les défendeurs d’un certain cinéma n’appartenant qu’à leurs auteurs (des auteurs dont les grands films doivent obligatoirement être suivis d’autres grands films), il est évident que La Chispa de La Vida s’inscrit dans une continuité altruiste. Que le film soit un coup de poing taré à la manière de Perdita Durango, une farce bis à la Accion Mutante, un film à suspens dynamique comme Crimes à Oxford , un hommage cinéphile comme 800 Balles ou encore un ovni filmique tel que Balada Triste, Alex De La Iglesia poursuit toujours la même conception du septième art en tant que mode de pensée à partager avec générosité. Plus qu’un gimmick ou qu’ une force stylistique, plus qu’une marque de fabrique, qu’une obsession, l’idée que l’on doit rire du malheur est un conseil bienveillant fait au spectateur, une certaine philosophie existentielle pour survivre à la chienlit quotidienne et à la « merditude des choses ».

Il est troublant de comprendre à quel point le meilleur analyste de l’œuvre d’Alex De La Iglesia est De La Iglesia himself, le plus doué et concis pour résumer ce qui fait le sel d’une carrière à part entière, pleine de flingues, de seins, de spectaculaires visions fantasques.

Et sa définition, pour mieux apprécier le(s) film(s), tient en une note d’intention en forme de catharsis : riez du malheur, riez de la vie. Et ne faites pas la fine bouche face à ce « peps de la vie », dont le titre-même préfigure toute l’ironie de la chose.

Savourez la vie et, face à la mort, marrez-vous comme un damné : c’est de cela qu’est fait le cinéma d’Alex De La Iglesia.

 

Clément Arbrun

 

Remerciements à toute l’équipe du cinéma Le Katorza pour ces séances de la iglesiennes en diable et plein d’autres choses…

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ATTACK THE BLOCK : /MA T-6 CHEZ LES ET’S/

Derrière ce titre à la Jean-Francois Richet, il y a une véritable raison essentielle à cette petite chronique, une raison que ne renierait sans doute pas ce cher rédacteur en chef. Cinéklectic est un repaire de cinéphages essentiellement djeunz et très enthousiastes (parfois trop, ce qui est bon signe), Dès lors, en tant que tel, il est indispensable pour une telle alliance de jeunots de défendre un certain bon cinéma tout aussi djeunz dans sa philosophie, un cinéma respectueux et plein de talents in progress, un cinéma qui peut être insouciant et immature, un cinéma insignifiant pour beaucoup mais tellement important et apte à devenir porteur de sens par la suite. Toutes les bandes de post-ados mangeurs de pellicules (et critiques voraces entre deux séances) ont un jour défendu les fruits pourtant inégaux de la jeunesse, alors qu’un certain public plus « vieux », plus modéré donc, soupirait inlassablement en se demandant quelle en était l’utilité. Parfois à raison. Les cinéphages de Starfix ont défendu le prometteur Russel Mulcahy, 31 ans à l’époque de Razorback, Mad a défendu Sam Raimi (25 ans seulement et déjà un classique indémodable au compteur, Evil Dead 2) ou encore le potache Peter Jackson (26 ans et un essai bien gore: Bad Taste).

Chaque année voit débarquer son lot de jeunes talents du film de genre. Si le duo Josh Trank/Max Landis (tous deux âgés de vingt-sept piges et tout autant accompagnés d’interprètes ados) risque d’exploser dans l’avenir le paysage hollywoodien (voire le surprenant Chronicle), l’année qui précède fut marquée par quelques buzzs notables, dont le bon accueil réservé à un film-hommage sorti quasiment en même temps qu’un autre produit référentiel de bonne augure, le fameux Super 8, le film réalisé par celui qui, à la puberté, était invité dans l’usine à rêves de Tonton Spielberg. Le petit film influencé en question se nomme Attack The Block (comme un jeu vidéo de l’époque, à la Bomberman), et se trouve être la première réalisation d’un, osons-le le dire, futur grand nom: Joe Cornish.

Comédien, pote d’Edgar Wright, co-scénariste avec ce dernier (et épaulé par le déjà grand Stephen Moffat) du Tintin de Spielberg, avouez qu’il n’y a guère plus excitant comme curriculum vitae pour un mecton d’une quarantaine de balais ! Or, vu son âge, pourquoi « le traiter » de jeune ? Parce que son cinéma l’est, parce qu’il s’agit d’un coup d’essai, et surtout, parce que cette très intègre, maligne et honnête Série B est bourrée de jeunes convaincants (mention spéciale à Alex Esmail), représentatifs de l’esprit jeune qui fait le sel du film. Et ce dès le concept, s’opposant aux prétentions aussi sérieuses qu’un croque-mort d’un Zack Snyder autoproclamé « auteur »: une comédie post-Amblin où des cailleras déambulant dans leur « block » pourri et se motivent pour fighter de grosses bestioles venues de l’espace (Predator style, voir les premières images).

L’objectif premier de Joe Cornish, et ce pourquoi le public peut lui être reconnaissant, c’est de ne jamais verser dans la production EuropaCorp pour loques décérébrées, de ne jamais se risquer à faire du social pour spectateurs du JT de la première chaîne, d’assumer avec joie ses facultés d’entertainner qui en veut, comme le ferait un Sam Raimi. Raimi, auquel Cornish emprunte un certain sens du fun and fears, Raimi le professeur éternel, auquel le director débutant retient les leçons fondamentales: ne jamais être paralysé par son budget. Seulement treize petits millions de dollars pour le coup, mais pas mal d’idées en bandoulière.

La première initiative, c’est de proposer une vraie mais discrète mise en scène. Pas de fish-eyes pourris, pas de délires expérimentaux en toc, pas de caméra-à-l’épaule énervante à en péter une durite, rien de tout cela mais un discret et très professionnel boulot technique. La sagesse de la quarantaine alliée à la créativité de la jeunesse, en somme ! La deuxième bonne idée, c’est d’écrire un vrai scénario avec de vrais dialogues, en ne tentant pas tout le temps d’avoir le postérieur entre deux chaises: ici, il est question d’une vraie comédie, pleine de répliques rigolotes et d’allusions façon clins d’oeils. La troisième bonne idée, c’est de diriger ses acteurs (ou de les laisser bien faire leur taf sans déborder dans l’impro). En France, l’ambition d’un « djeunz de genre » donne tout de suite Sheitan, addition de talents provocants versant dans l’hystérie et la vanne de comptoir. En Angleterre, cela donne Attack The Block, soit une team de personnages plutôt bien écrits, plutôt attachants, des anti-héros en diable (à huit sur une nana), de vraies petites racailles de banlieue, mais pris pour ce qu’ils sont: des collégiens glandeurs se balancent des vannes à coups de verlan et d’expressions argotiques (à ce propos, pour une fois, la VF est d’or !). Là est l’astuce d’un cinéphile qui a du bouffer du Goonies et autres histoires de bandes de gamins qui se lancent à l’aventure.

Les moments de violence et d’agressions sont ainsi captés sous l’angle du comique, et à force de burlesque à la manière d’un cartoon (hello, Joe Dante), tout parait tellement moins sérieux, eu un mot, l’ensemble est décontracté avec intelligence : ce statut de petit film qui ne (se) prend pas la tête est alimenté par une bonne mise en scène comme par des interprètes convaincants, par un travail formel ne laissant jamais entrevoir les limites de son budget et par des acteurs donnant toute crédibilité à des dialogues de deux générations, compilant X-Box, références cinématographiques du vingt-et-unième siècle et Gremlins !

Un humour qui ne s’abaisse jamais à forcer le cynisme facile et à ridiculiser l’œuvre en elle-même, puisque les créatures qui s’attaquent à ces morveux sont filmées au premier degré, une marque de respect quant aux SPFXs particuliers fabriqués par Double Negative, la compagnie déjà responsable du travail visuel de films plus que respectables tel que les symboliques Shaun Of The Dead, Hellboy 2, Scott Pilgrim ou encore Cloverfield (sans oublier leur contribution au film préféré de Tifenn Jamin, l’immense 2012 de Roland Emmerich).

Un exemple de l’efficacité indéniable de la réalisation ? Cette séquence significative en montage alterné où les gosses descendent à toute bourre les escaliers pour s’armer, scène vivifiante n’ayant rien à envier aux trouvailles d’Edgar Wright, où chaque rejeton est rapidement présenté dans son environnement, environnement limité et illustré avec pertinence, tout en initiant le public au petit côté comic-book et video game qui va suivre (la sélection rapide des armes), et ce dans une même scène, respirant la compréhension du langage cinétique.

(Joe Cornish)

L’ultime et notable ingrédient de cet agréable divertissement, c’est de ne jamais être handicapé, encombré et dépersonnalisé par ses références culturelles : à ce titre, il suffit de voir la parodie de la fameuse poursuite finale d’E.T. BMXs à l’ouvrage, nos protagonistes fuient un car de flics avec les mêmes mouvements qu’Elliot et sa bande, donnant à la scène un atout ironique assez bien vu, remarqué tout en ne versant pas dans le pur explicite de fanboy gaga. Certains spectateurs bien malins ont fait la filiation, et à juste titre, avec l’excellentissime District 9 de Neil Blomkamp, autre exemple de culture populaire digérée avec tact…pour un film signé par un petit gars talentueux de trente berges !

Bon moment d’action et de rigolade non dénué de défauts (un final trop iconique et sublimant ?), Attack The Block est « le genre » de première œuvre apte à promettre beaucoup, une œuvre qui doit se voir pour miser sur l’avenir des talents, devant comme derrière la caméra. Puisque chez Cinéklectic, il est plus question d’idées de cinéma que de débats à la top cool/ très mauvais, disons simplement que ce tonique essai est l’exemple du film modeste et prometteur qu’on traitera certainement, dans quelques années, sur un ton rétrospectif.

Il faut bien que jeunesse se passe et que le cinéma se fasse…

 Clément Arbrun

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Les Gaous, ou “La Septième Dimension du Montage”

Joli exemple de cinéaste décadent que celui de Jean-Marie Poiré, le roi du fish-eye, du montage analphabète et de l’humour débilos : comment l’homme qui a servit les meilleurs délires de la troupe du Splendid (Le Père Noël est une Ordure, mais surtout le subliment gotlibien Papy Fait de la Résistance) ou fit un joli film de potes (le nostalgique Mes Meilleurs Copains) se retrouva t-il a s’exciter comme une puce en shootant « à l’américaine » les plus vaseuses comédies post-Philippe Clair ? Comme le dit le prophète, les voies du Seigneur sont impénétrables. Même Brian De Palma rendra hommage au burlesque formel de Poiré lors de quelques scènes du conseillé Le Bûcher des Vanités. Cela ne fait aucun doute.

Belle histoire en devenir également de l’un de ses poulains fidèlement épaulés, le bien-nommé Igor SK, qui assiste depuis des années le maître dans ses fantasmes d’artiste les plus déviants. Igor Sekulic, le petit jeune et futur grand nom du cinéma national, producteur du déjà mémorable… Ma Femme S’appelle Maurice… réalisateur de seconde équipe sur…Les Anges Gardiens…concepteur des merveilleux effets visuels de…hum…Les Visiteurs en Amérique…mais là où les dernières fantaisies de Poiré prêtent à sourire ou à rire, toutes affligeantes qu’elles sont, le premier long-métrage du petit Igor redonne toute sa puissance à la signification trop éculée de « divertissement régressif » ou de “plaisir coupable“.

Jean-Marie Poiré, le Michael Bay français, a créé un véritable monstre, tellement monstrueux d’ailleurs qu’il en est prodigieux.

Le « mauvais film sympathique », définition administrée par la troupe de Nanarland, peut certainement se diviser en plusieurs catégories. Il y a le faux nanar, celui qui ennuie plus qu’il ne fait jubiler (le navet), le bon vieux film-catastrophe (hic !), apte à alimenter les soirées collégiales les plus folles…et il y a le film-somme, l’œuvre cinématographique ultime, qui tient non pas de la séance rigolote mais de l’expérience pure, au-delà du réel et de la raison. En somme, d’expériences éclectiques, c’est de cela dont cinéklectic a l’honneur de parler, et Dieu sait qu’il en est ici question.

Les Gaous, perle du genre, est de ceux-là, et démontre l’inaptitude du langage humain  à définir l’indéfinissable. Q’aurait-pu dire Serge Daney d’un tel film ? Certainement que c’est un grand pas vers l’apprentissage du médium cinéma, tant un tel ovni relève du film à ne pas faire, un cas d’école voire d’asile, qui n’a rien à envier à l’inquiétant T’aime de Patrick Sébastien, un film qui, contrairement à Les Gaous, demeurait plutôt compréhensible d’un point de vue formel. Ici, ce n’est pas tant l’histoire qui est sévèrement allumée, mais c’est toute la technique défigurée par ce fou d’Igor SK qui disjoncte les fusibles du plus courageux des cinéphiles.

Il y a un héritage du choc formel cinématographique, à toute époque une œuvre différente vient bouleverser les croyances du public pour mieux le dérouter dans sa vision du cinéma. Jadis, Orange Mécanique. Aujourd’hui, demain, Les Gaous. Pauline Kael aurait-elle pris du plaisir devant l’œuvre d’Igor SK ?

Concrètement, Les Gaous n’invente rien : l’affiche annonce un teen-movie bien de chez nous, contant l’histoire de deux ploucs (dont un coiffeur excentrique) s’évadant de leur cambrousse pour chercher du pécule dans la Capitale. Or, si l’affiche ferait croire à un dérivé comique de Plus Belle La Vie qui n’aurait rien à envier aux plus grands films de Freddie Prinze JR, le résultat est tout autre chose. Réunissant une multitude d’interprètes à l’éclectisme hallucinant, ce projet à nulle autre pareil joue d’emblée sur la logique et les attentes du spectateur.

Ce dernier se frotte les yeux, croyant en une hallucination diabolique : est-il humainement possible d’additionner autant de « talents » complètement improbables ? La science répond à la négative, mais le docteur Maboul SK, lui, opine du chef, et propose une galerie effrayante d’ « acteurs » fort divers. Retenez votre souffle, avis aux cardiaques. Richard Bohringer en papa sévère amateur d’escargots. Jean-Marie Bigard en handicapé fou de vitesse, vétéran de la guerre. Ticky Holgado. Régis Lespalès et son fameux regard en biais. Mareva Galanter. Max Boulbil en dealer. Joël Cantonna en flic. Virginie Lemoine. Stone en hippie. Si si, la Stone du duo Stone et Charden. Un grand dialoguiste français disaient que les cons osent tout, mais à ce niveau là, la connerie devient du génie.

Même les critiques de cinéma les plus lapidaires disent que l’ouvrage est si mauvais qu’il tient de l’incompréhensible, au mieux de l’absurde au dix-milième degré, pas seulement de la médiocrité, mais, en somme, de l’indescriptible. De L’ouvreuse à Nanarland, chacun se met en tête de partager l’expérience interdite, pour mieux être certain du spectacle subit, pour savoir si tout cela ne tient pas d’un mauvais trip. Car le plus traumatisant dans cette potacherie, ce n’est pas son humour totalement attardé, son miscast total, son scénario simpliste, non, non, non.

La clé de voûte de l’œuvre, qui donne tout son sens au non-sensique de cette comédie, c’est l’origine-même du langage cinématographique : le montage. Eisenstein, s’il vivait encore, se remettrait en question. Une grande partie du journalisme ne s’est pas tari de critiques sur le montage particulier des Tony Scott première ère : autant dire que les 3000 images/seconde des Gaous a tout de l’acte kamikaze.

Découvrir l’œuvre, c’est découvrir la négation totale du bon sens, à l’image de ce montage tout à fait incompréhensible et tétanisant de vitesse et d’incongruités, cet éloge du faux-raccord, les plans s’enchaînant les uns après les autres à la manière d’un carambolage. L’hystérie du montage épaule l’hystérie des situations, de l’humour et des personnages. Un peu comme si les frères Coen s’étaient drogués dangereusement et avaient fait d’Evil Dead un film aussi rapide qu’inexplicable. En trente secondes, les erreurs techniques sont déjà fort nombreuses, et c’est un inhumain marathon du mauvais goût qui n’en finit pas, durant une heure trente, pour un film qui semble durer bien plus. A côté de cela, le montage, déjà fort cocasse dans son bazar, des Couloirs du Temps semble devenir un modèle de professionnalisme. Bad Boys 2 se transforme en parangon du film méditatif. Certains films sont tellement mauvais ou surprenants de bêtise qu’ils sont capables de cramer cinq neurones à la suite, tout en empêchant le spectateur de passer à autre chose, tout hypnotisé, littéralement, qu’il est ! Et bien, c’est un beau résumé de l’affaire: le montage frénétique sert ici à happer les plus déviants cinéphages, ceux qui, comme code d’honneur, sont prêts à se sacrifier au champ de bataille.

Non, Les Gaous, ce n’est pas que plusieurs plans-fesses très esthétiques, qu’une réflexion sur la condition humaine où dialoguent cailleras crédibles, rasta-man et campagnard très sentimental, ce n’est pas qu’une ode à la débilité salvatrice (postérieur coincé dans une lunette de chiottes, sèche-cheveux dans la bouche, liquide vaisselle comme shampoing, scène de sexe subtile). En somme, ce n’est pas qu’une fable moderne.

C’est AUSSI un film expérimental comme les grands noms de de la Nouvelle Vague ou du Nouvel Hollywood en imaginaient jadis. C’est l’héritage des années soixante-dix, du point de vue des essais formalistes autant que par les dialogues lyriques et les situations burlesques, rappelant le meilleur de Max Pecas, de Philippe Clair ou de Serge Korber. Le montage de Jean-Luc Godard façon A Bout de Souffle rencontre Le Führer en Folie. C’est une œuvre avant-gardiste, de celles qui passeront, des années plus tard, à la postérité. Imaginez un peu Les Gaous scénarisé par Paul Schrader: la folie, à tous les niveaux.

C’est un film d’art et d’essai radical, osant effectivement les pires gags, osant les pires angles (ho, un fish-eye), osant les incohérences les plus farfelues, au service de l’Art. Les élèves en école de cinéma devraient étudier Les Gaous pour comprendre ce qu’il faut faire et ne pas faire dans la construction d’un film. L’importance du montage et de la technique est tellement ignorée désormais qu’un bon vieux rappel ferait l’effet d’une cure de Jouvence. Bien qu’un tel rappel puisse faire très mal.

Ainsi, Les Gaous est une œuvre d’utilité publique. En parler, ce n’est pas grand-chose. Il faut le voir. Et essayer d’en croire ses yeux.

Un autre pas vers l’ouverture d’esprit.

Essentiel.

Clément ARBRUN

Post-Scriptum: les images en disent plus que les mots. Il est fortement conseillé, pour avoir une idée de l’entreprise, de visionner les vidéos publiées dans ce bel article signé L’ouvreuse: http://louvreuse.net/Bobine-minute/les-gaous.html

(merci à nicco pour la découverte)

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